Un matin la tête dans une boîte d’ossements | Chronique d’une Sans Emploi Fixe | 36

Un matin la tête dans une boîte d’ossements | Chronique d’une Sans Emploi Fixe | 36

Profitant d’un moment de temps libre un matin, je passe voir une ancienne camarade d’université qui travaille à mi-temps dans un musée. Elle m’avait envoyé par mail quelques photos d’ossements humains pour que je lui donne mon avis… Était-ce possible de voir s’ils avaient eu la lèpre durant leur vivant ? C’était sa question principale.

À première vue, il n’y avait pas grand chose à voir. Il s’agissait simplement de fragments crâniens d’adultes, sans trace marquante de pathologies. Par acquis de conscience, je lui avais proposé de passer pour vérifier cela en direct. De cette façon, je pouvais aussi plus aisément la conseiller vers une analyse ou l’autre, auprès d’un labo spécialisé… Selon ce qui est réellement pertinent pour répondre à ses questions.

Je suis donc en chemin pour le bureau du musée, emmitouflée dans mon manteau d’hiver. Bonnet et gants à la clé. Alors que le froid commence à frigorifier tout doucement le bout de mon nez, je trouve enfin le bâtiment. C’est un visage familier qui m’ouvre et m’emmène jusqu’à une table où se trouve posé un carton. La jeune femme n’a pas beaucoup changé en 8 ans…

On papote comme si les années n’avaient pas défilé aussi vite. Rapidement, la boîte posée sur la table devient le centre de notre attention. Je me mets à sortir chaque os du carton, un à un, veillant à ne pas mélanger les contenus des différents sachets entre eux. Face à ces ossements, tout me revient petit à petit… Bien sûr, j’avais jeté un œil dans mes bouquins la veille pour avoir en mémoire ce que je pourrais éventuellement voir – ou non – sur ces fragments. Malgré tout, bien plus d’informations me venaient petit à petit à l’esprit. Cela m’amuse et me surprend quelque peu. J’ai tout de même mis de côté cette partie-là de ma vie durant près de deux ans. Pourtant, à cet instant, c’est évident : neuf ans d’expérience en anthropologie physique, ça ne s’oublie pas si facilement.

Au fur et à mesure que je dépose les morceaux de crâne sur la table, je vois de nouvelles choses : 3 (peut-être 4) individus différents, des âges adultes à différents stades, des signes qui me rappellent la grille de critères distinctifs pour déterminer le sexe biologique… et quelques pathologies (maladies des dents, infection de la machoîre, des sinus, etc.). Et là, je reconnais une modification osseuse au niveau des parois nasales… Difficile de confondre, car il y a rarement de telles choses à cet endroit du nez chez un squelette. Combinée à d’autres traces comme l’épaisseur du crâne ou la légèreté des os, cette observation peut bel et bien représenter une trace de maladie infectieuse, sûrement la lèpre. C’est un peu dommage que les archéologues de l’époque n’aient pas conserver d’autres ossements de ces défunts : les os des pieds ou des mains, par exemple, peuvent aussi montrer des symptômes osseux qui ne sont pas anodins.

Tout en buvant le café qu’elle m’a gracieusement servi, je lui explique mes premières conclusions. Une étude approfondie pourra sûrement le confirmer, mais si c’est bien ce que je vois, il s’agit de mon premier cas de lèpre. Je suis agréablement surprise et contente : cela vaudra quand même la peine de faire un rapport complet, histoire de mettre l’information à disposition des générations d’anthropologues qui reviendront peut-être un jour dans la province…

Quelques minutes plus tard, je suis au téléphone avec l’archéologue amateur, aujourd’hui à la retraite, qui était à l’origine des échanges mail et de cette rencontre. Il a d’ailleurs fait partie de l’équipe de fouilles il y a 30 ans. D’après ses recherches récentes, les lépreux étaient poussés à construire eux-mêmes leur propre cabane en attendant de guérir… Et dire qu’aujourd’hui, cela se soigne avec quelques antibiotiques !

À peine sortie du musée, je reçois un appel de la part d’une initiative humanitaire. Je suis aux anges : un sujet inspirant qui me ramène à la réalité du moment. On va pouvoir partager cela avec les lecteurs du journal.

La suite au prochain épisode…

Chronique d’une Sans Emploi Fixe | L’Info de la Région 2021 | SEMAINE 49

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